Aslı Erdoğan : Portrait insaisissable d’une jeune crivaine tourmente

Par Mehmet Basut

 

(TURQUIE)

Elle a commenc crire trs jeune. C’tait vers dix ans, se souvient-elle. Puis elle s’arrta net. En tout cas, elle n’crivit rien durant son adolescence, contrairement beaucoup qui le font au moment des premiers chagrins d’amour. Le vrai dsir lui est venu plus tard, quand elle tait tudiante la facult des sciences. Aprs ses cours de physique, elle s’enfermait dans sa chambre pour crire frntiquement, nuit aprs nuit, souvent jusqu’au petit matin. Il fallait que les tourments qui l’habitent s’vacuent...

L’tudiante discipline devint rapidement une crivaine enflamme. Une ncessit intrieure pas forcment narcissique et de moins en moins contrlable, la portait... Elle a mis plusieurs annes avant de se dcider publier ses textes. Pourtant, ses premires uvres, nouvelles et essais d’une forme inhabituelle, taient d’emble primes. Elle fut donc laurate des prix littraires bien avant d’tre expose aux vitrines des libraires...

Aujourd’hui, Aslı Erdoğan n’enseigne plus l’universit ; elle a galement abandonn la recherche en physique quantique... L’infiniment petit des quarks que l’on traque dans la collision des faisceaux de particules de trs haute nergie, s’coulant de plus en plus vite l’intrieur des longs canaux enterrs du puissant acclrateur du Centre Europen de Recherches Nuclaires (CERN) prs de Genve, o elle poursuivit un temps, ses recherches, ne la passionne plus...

Sa qute est dsormais toute autre, plus dlicate, plus folle et aussi plus dangereuse : l’insondable des tourments humains...

Elle travaille avec obstination sur des textes plutt inclassables ; ce ne sont pas des nouvelles, pas vraiment des essais non plus ; un peu tout cela et autre chose la fois, uvres atypiques, denses et riches.

Elle aime aussi s’aventurer, depuis quelques temps, dans les alles croises d’autres expressions artistiques qui la conduisent jusqu’aux arts plastiques, en passant par le thtre et le cinma.

Aslı Erdoğan se trouvait Paris en ce dbut d’anne 2004, pour assister entre autres, l’inauguration d’une exposition d’un ami plasticien franais. Elle a prpar un texte pour accompagner cette exposition. Plus qu’un texte de simple prsentation, sa prose s’intgre dans l’espace artistique, elle le complte plus qu’elle ne l’claire. En automne 2003, l’exposition alternative d’art contemporain organis en mme temps que la quasi institutionnelle Biennale d’Istanbul, elle avait sign plusieurs textes, surprenants, pour accompagner et prsenter quelques unes des installations de jeunes artistes.

Il est aussi probable que nous la retrouvions comme scnariste d’un film turc. En effet, l’un des vainqueurs du dernier Festival de Cannes, son ami de longue date, le cinaste Nuri Bilge Ceylan, vient de lui proposer de rflchir l’criture d’un scnario avec lui, autour d’une histoire de couple qui se dfait. Elle ne sait pas si leurs univers, fort diffrents, pourront trouver un point d’quilibre dans la cration, ni si le projet cinmatographique verra vraiment le jour, mais l’ide est dsormais lance.

Entretien avec Aslı Erdoğan

Rencontre avec Asli Erdogan dans un caf parisien pour parler de son criture et de ses projets. Elle tait galement venue Paris au printemps dernier, l’occasion de la parution en franais de son roman La Ville dont la cape est rouge, le rcit choisi pour faire connatre son criture aux lecteurs franais. L’une de ses nouvelles a t dj traduite en franais, dans le cadre du « Train 2000 de la littrature », une initiative de la Mission de l’an 2000 en France, pour faire connatre les jeunes crivains et potes europens. Aslı se trouvait alors parmi les trois noms reprsentant la jeune littrature turque.

Ayant suivi une formation scientifique pousse, une matrise en poche et des activits de recherche en physique des particules, comment tes vous venue la littrature ?

Lors de mon enfance, je n’avais aucunement l’intention de devenir une crivaine, mais je lisais normment. Puis, un jour, quand j’avais dix ans, j’ai crit un pome et une courte histoire. Ce qui est extraordinaire c’est qu’une revue, dite Istanbul, les a publis l’initiative de ma grande mre. En fait, cela m’avait profondment dplu ; j’tais un enfant timide. Puis, plus rien ! Mme quand j’tais adolescente, l’ge o les jeunes gribouillent gnralement quelques lignes, je n’avais plus envie d’crire.

Je n’ai repris la plume qu’ l’ge de 22 ans pour crire ma premire nouvelle que j’ai envoye un concours rserv aux uvres indites. Il s’agissait du prix institu au nom de Yunus Nadi -fondateur en 1923 du srieux quotidien kmaliste, Cumhuriyet (Rpublique). Cette premire uvre, je l’avais d’abord intitule Son Elveda (Dernier adieu) puis Veda Notu (Note d’adieu). Finalement, j’ai eu le troisime prix de ce concours. C’tait en 1990. Je n’ai pas voulu par la suite que cette nouvelle soit publie. Je n’avais pas tellement de relations avec les gens du monde littraire. Je me mettais l’cart de ce microcosme. En vrit, je ne voulais pas appartenir un quelconque groupe de ce milieu organis en clan.

L’anne suivante, je suis partie poursuivre mes tudes l’tranger. J’tais tudiante en master de physique et menais des activits de recherche dans le domaine des particules de haute nergie, au CERN (Centre Europen de Recherches Nuclaires) prs de Genve. C’est l que j’ai crit mon premier recueil de nouvelles, Mucizevi Mandarin (Mandarin miraculeux). Tout en prparant mon diplme, j’crivais la nuit jusqu’au petit matin. Il fallait que j’crive, sinon je serai devenue folle... En fait, j’ai crit ce livre pour moi-mme, pas du tout dans le but de le publier. C’est pourquoi, Mucizevi Mandarin n’a t publi que cinq ans plus tard en Turquie.

J’ai crit mon premier roman, Kabuk Adam (L’Homme crote) en 1993, Istanbul, en deux mois. J’tais assistante l’universit. Ma double vie continuait de plus belle. Mes soires, je les passais avec des africains immigrs. Il y avait en fait peu de noirs africains en Turquie et ils vivaient sous d’normes pressions. J’ai racont dans ce livre qui est totalement une fiction, une relation passionne, l’histoire d’un dsir irrpressible entre un assassin cariben et une femme blanche qui a t victime, auparavant, d’un viol. Kabuk Adam introduisait un thme nouveau o le dsir de la femme se trouvait plac au premier plan. En fait, cet homme dur et endurci parce que tortur et assassin, devenait l’objet du dsir de la femme. Je dfinis ce roman comme un jeu d’chec entre les deux protagonistes. Je regrette de l’avoir crit trop vite. J’ai l’impression d’avoir gch un trs bon sujet ; parce que je devais partir au Brsil, Rio, afin d’y prparer ma thse de doctorat, toujours en physique. Mais en ralit je me suis de plus en plus loigne de la vie universitaire et de la recherche scientifique. J’ai tout laiss tomber un an plus tard, pour m’adonner totalement la littrature.

Kabuk Adam a t publi en Turquie quand j’tais au Brsil, en 1994. J’en ai reu cinq exemplaires par la poste. J’en gardais toujours un dans mon sac, sans jamais l’ouvrir. Je n’ai d’ailleurs plus jamais lu ce livre jusqu’ ce jour. C’est peut-tre parce que mon pre a cess de me parler pendant 2 ans, cause d’une seule phrase que j’avais laiss s’y glisser.

Je me promenais dans cette ville inconnue avec mon livre dans le sac, tel un gri-gri. J’ai en effet une double vie. Celle que l’on aperoit de l’extrieur, celles des russites ; puis celle, dramatique, de mes relations avec les hommes en gnral et en particulier avec mon pre. Ce dernier a longtemps subi une surveillance policire du fait de ses engagements politiques de gauche. Ce sont des traumatismes qui vous marquent jamais. La violence qui est dans La Ville dont la cape est rouge, est le reflet de cette violence vcue. Au fond, je dcris un univers noir dans une prose extrme, morbide et touffante. J’cris toujours la main. Je suis une scientifique qui crit la main. Dans la journe, au laboratoire, je tapais sur mon ordinateur mais pour crire mes livres je prenais le stylo. J’ai l’impression que l’ordinateur a quelque chose de bien trop « mtallique » pour la littrature...

Je suis finalement reste deux ans Rio. Aprs avoir abandonn l’universit, j’ai vcu dans des conditions matrielles trs difficiles. Je donnais des cours d’anglais pour subsister. Je n’ai crit La Ville dont la cape est rouge qu’ mon retour en Turquie. A Rio, pas la moindre ligne ! Je n’ai mme pas pris une seule note. J’ai tout crit et reconstruit de mmoire. D’ailleurs, c’est ennuyeux d’crire chaud sur la ralit ; il faut que tout cela se dcante pour qu’il n’en reste que quelques mtaphores. C’est cette vision distancie que je dois proposer au lecteur, cette forme de subjectivit qui finalement se distille partir de la ralit vcue. Il faut toujours regarder la fort distance, plutt que de se noyer dans le dtail ennuyeux de la ralit objective d’un arbre. A mon retour en Turquie, je ne suis plus retourne l’universit. J’ai dfinitivement abandonn ma carrire acadmique. J’ai d’abord crit Tahta Kuşlar (Les Oiseaux de bois), une nouvelle qui fut prime en Allemagne. C’est aprs que j’ai entrepris d’crire La Ville dont la cape est rouge.

Qu’est ce que cela signifie d’tre une femme crivaine dans la Turquie d’aujourd’hui ?

Ce n’est dj pas facile d’tre une femme en Turquie. Alors, tre une femme crivaine, ce n’est pas vident du tout ! Au dbut, les mdias manifestent un intrt plus marqu pour les femmes. Nous avons droit, par exemple, plus de reportages publis dans les journaux et magazines. Ce qui veut dire que l’on peut facilement devenir connue. Mais en rgle gnrale tout est strotyp. Pour peu que vous sortiez des sentiers battus, de ce que les mdias attendent de vous, alors l, soudain, personne ne s’intresse plus ce que vous dites. Mme les intellectuels les plus srieux ne vous lisent pas. Au fond, ils ne pensent pas qu’une femme puisse leur apprendre quelque chose de nouveau ! En fait, les femmes crivaines ne sont, hlas encore, perues qu’ travers l’image traditionnelle que la socit leur renvoie. Ce regard deux dimensions, leur colle la peau. Souvent, elles ne sont pas identifies par rapport au contenu et la forme de ce qu’elles crivent, mais d’une faon gnrale par leur physique. Par exemple, il n’est pas rare que l’on me confonde avec une vedette de cinma ou de la scne, tout simplement parce que j’ai des yeux bleus...

Ses yeux bleus lui jourent bien des tours. Le plus dsagrable et le plus rcent fut la publication, l’an dernier, d’un livre crit par l’un de ses anciens compagnons. Sans scrupules, ni thique, il parla de leur vie de couple en prenant bien soin d’annoncer avant mme la parution de son bouquin que c’tait bien d’elle dont il tait question et que tout tait autobiographique. La quasi-totalit des femmes crivaines et journalistes protestrent vivement contre cette attitude odieuse et dnoncrent le procd publicitaire utilis. "Ce livre m’a bien sr drang et j’ai trouv cela dgotant. La littrature ne peut pas tre instrument de vengeance et de masturbation. Je m’y oppose. L’criture est sacre et il faut la protger. Je ne lirai jamais ce livre. Hasan ztoprak a fait cela pour rendre son bouquin populaire, mais je n’en prouve aucune curiosit pour autant" dclara Aslı Erdoğan la presse.

Avec courage et dtermination, Aslı Erdoğan poursuit les chemins tumultueux de la cration littraire.


A propos de « La Ville dont la cape est rouge »...

« La Ville dont la cape est rouge », deuxime roman d’Aslı Erdoğan, a t le premier traduit en franais. Il est paru en avril 2003 aux ditions Actes Sud. Voici comment Timour Muhidine, qui enseigne la littrature turque l’INALCO (Institut national des langues et civilisations orientales) Paris, analyse ce livre dans un article intitul « Dans le jungle des villes », publi dans le mensuel Le Monde diplomatique de juillet 2003.

(...) Second roman d’une jeune romancire turque, ce livre au titre insolite se droule au Brsil : il voque la dcouverte de Rio par zgr, une gringa qui va faire l’exprience de l’enfer sur terre. Elle projette d’crire un roman, mais le texte va lui ravir sa propre existence au point de l’avaler comme un anaconda. La drive existentielle de la jeune femme venue de l’Ancien Monde va d’abord trouver s’ancrer dans l’tranget du mtis et la confrontation de deux univers radicalement diffrents : proche parente de Geoffrey Firmin, le consul de Malcolm Lowry dans Au-dessous du volcan (1947), zgr fait mine de cder la chaleur poisseuse et aux sollicitations sensuelles de la danse ; elle s’efface devant la violence mais pour mieux s’approprier le monde qui l’environne...

Malgr plusieurs tentatives de btir un amour qui rende le monde possible, le prix payer reste total. Il faut mettre sa vie en jeu, car elle est dsormais plonge dans une jungle - et le mot n’a rien d’excessif... La ville du tiers-monde ne laisse aucun choix ; elle est monstre et objet du dsir tout la fois : « Rio, la ville qui obligeait ses proies jeter les ds les yeux ferms. » zgr oscille entre la peur et l’envie de mourir, la volupt d’tre broye par cette mtropole terrible, aspirant se faire multresse, aspirant tre dpossde de son me : « Elle avait crois la mort chaque coin ; une mort engraisse, vorace, capricieuse s’tait infiltre dans chaque mot qu’elle avait crit. Pourtant, ce qu’elle pourchassait dans les labyrinthes sombres, c’tait autre chose. Ce qu’elle cherchait dans les favelas misrables, dans les regards voils des sans-abri, au-del des masques de carnaval... La passion dsespre du corps pour la vie, plus vieille et plus puissante que tous les mots. »

La langue la fois limpide et lyrique d’Aslı Erdoğan exprime parfaitement la distance de moins en moins grande qui spare zgr de la cit trangre. Si, dans ce contraste foisonnant, plusieurs observations viennent rappeler la similitude avec le monde turc, c’est nanmoins la rue brsilienne qui rgne avec le romantisme sauvage du favellado, du bandido, son amour de la vie, sa rudesse, le dgot tout comme la fascination qu’il inspire.

Ne en 1967, l’auteure incarne la jeune gnration des prosateurs turcs : moins soumis aux problmes nationaux, libr du roman thse, ils explorent le monde et tablissent imperceptiblement des parallles entre les Suds...

http://www.monde-diplomatique.fr/2003/07/MUHIDINE/1027

EN ANGLAIS

1) Biographie succinte :
Aslı Erdoğan (b. 1967)
Holds an MS degree in physics from Boğazii University in Istanbul. Anthropology and Indian American culture are among her areas of interest. A widely-traveled writer, Erdogan published her first novel Kabuk Adam (Crust Man) in 1994. Mucizevi Mandarin (Miraculous Mandarin/1996) is a series of interconnected short stories. Set in Rio, Kırmızı Pelerinli Kent (City in a Red Cape/1998) is her second novel. Erdogan’s short story "Wooden Birds" receieved first prize in a competition opened by Deutsche Welle Radio in 1997.

2) Traduction anglaise de sa nouvelle Les Oiseaux en bois : http://www.turkish-lit.boun.edu.tr/work.asp ?CharSet=English&ID;=1241

Font : Babelmed.net



2 janvier 2005



 



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