Dossier Mauritanie : Organiser les femmes de l’informel pour lutter contre la pauvreté


 

Longtemps cantonnées au seul foyer, les Mauritaniennes sont de plus en plus nombreuses à travailler. Les mentalités évoluent, le taux d’éducation des femmes progresse, mais la ségrégation professionnelle reste forte.

Dissimulées de la tête aux pieds sous leurs melahfas, ces voiles légers colorés, quelle est la place des femmes mauritaniennes sur le marché sur travail ? “Dans la génération de nos mères, beaucoup portaient le hijab, le voile traditionnel islamique opaque et couvrant tout le corps. Maintenant, on porte toutes le voile, mais beaucoup moins souvent le hijab. L’islam ici, c’est le quotidien des femmes comme des hommes, mais ça n’a pas de connotation rétrograde. On est voilée parce que c’est notre religion, mais ça ne nous empêche pas de travailler et d’investir l’espace public”, explique Mahjouba Mintsaleck, secrétaire exécutive chargée des femmes et des jeunes à la CGTM.

Le taux d’alphabétisation a progressé de 30% en 1988 à 45% en 2000 mais l’écart entre hommes et femmes se maintient.

Signe encourageant toutefois, la plus forte participation de la population scolaire féminine à partir du secondaire, phénomène observé aussi à l’université. Mais si elles sont plus nombreuses à aller à l’université que les garçons, il n’empêche qu’elles trouvent encore plus difficilement du travail à la sortie, à concurrence de 27,7% contre 63% pour les hommes.

Quelques indicateurs clefs sur la situation des femmes :

Familles monoparentales : 28% de ménages monoparentaux dirigés par une femme, dont plus de la moitié en milieu rural. Une situation qui s’explique tant par le taux élevé de divorce que par celui du veuvage (4%), induit par l’écart d’âge important entre les deux époux.

Mortalité maternelle : Le taux de fertilité est de 5,4 enfants par femme. La mortalité maternelle (avant ou après l’accouchement...) est de 747 pour 100.000 (contre 480 en moyenne en Afrique), soit près du double de la moyenne africaine.

Mutilations génitales : Les mutilations génitales touchent plus de 70% des femmes (95% des femmes de l’ethnie Halpulaar et 92% des femmes soninkés). Interdite dans les centres de santé, l’excision se pratique encore clandestinement et en cas de complications prend une tournure forcément fatale.

Mortalité infantile : La mortalité infantile (avant 5 ans) est de 7,4%. Plus d’un tiers des enfants souffrent de malnutrition chronique, et un enfant sur dix de malnutrition aigue.

Analphabétisme : L’analphabétisme touche près de 60% de la population âgée de 15 ans et plus. Le taux d’alphabétisation a progressé de 30% en 1988 à 45% en 2000 mais l’écart entre hommes et femmes se maintient.

Inégalité d’emploi et de salaires : Le taux d’activité des femmes est de 27,7%, contre 63% pour les hommes. A compétence égale, les femmes touchent des salaires inférieurs de 60% à ceux que touchent les hommes

PIONNIÈRES

Infirmière spécialisée en réanimation pédiatrique à Nouakchott, Biha El Azza Heidoud est aussi la première femme mauritanienne cameraman. “Je travaille comme infirmière pédiatrique depuis huit ans, mais en dehors de mes heures de travail, je réalise diverses vidéos (mariages et manifestations diverses). L’image, c’est ma passion, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, j’y vais ! Au départ, certains membres de ma famille me disaient que ce n’était pas une activité de femmes mais d’hommes. Maintenant que je suis connue même dans les journaux comme la première femme mauritanienne cameraman, ils sont très fiers de dire qu’ils sont de ma famille.

Les mentalités changent, le Président lui même a parlé de la liberté de la femme, de son émancipation. C’est un discours très différent de son prédécesseur qui voulait que les femmes restent à la maison. Même si elle porte un voile, la femme mauritanienne peut maintenant tout faire comme métier, sur le plan professionnel l’évolution est vraiment très forte. Mais le gros problème qui subsiste, c’est les divorces.

Un homme peut partir comme cela avec une autre en laissant complètement tomber sa première femme et en la laissant seule avec ses enfants. Là est la principale difficulté”, témoigne Biha, elle-même divorcée de sa propre initiative, avec à sa charge un fils de 12 ans et une petite parente.

Mais au-delà de ces exemples heureusement de plus en plus fréquents de “pionnières”, pour l’immense majorité anonyme des femmes mauritaniennes, l’accès à l’emploi reste très étroit. Comme pour ces jeunes femmes rencontrées à Akjoujt dans l’Inchiri, région désertique au nord est de Nouakchott. “A cause de la pression de la société, les filles d’ici ne peuvent pas bouger pour aller travailler en ville. Pourtant, 40% des femmes d’ici sont célibataires ou divorcées”, explique Yahfadha Mint Mayouf, coordinatrice de la campagne d’organisation des femmes de la CGTM pour la région de l’Inchiri.

“Le contexte traditionnel reste un obstacle très difficile pour l’accès des femmes au travail. A partir des années 70-80, elles ont commencé à travailler mais en restant surtout cantonnées dans les secteurs de l’administration et de la santé. Aujourd’hui, c’est vrai qu’elles investissent de plus en plus de métiers avec l’ambition d’y être l’égale des hommes. Mais on en est encore loin, surtout dans les zones rurales”, regrette Mahjouba.

FORTE CROISSANCE DE L’EMPLOI FÉMININ RURAL

Les Mauritaniennes occupent peu de postes à responsabilités et disposent de peu de possibilités de formation continue. A compétences égales, les salariées touchent des salaires inférieurs de 60% à ceux touchés par les hommes. Elles sont surtout présentes dans le public et le parapublic (santé, enseignement, administration, PTT, banque...), et également dans la pêche industrielle (industries à terre) et le petit commerce.

Avec un indice de fertilité de 5,4 enfants par femme, la difficulté de concilier travail et famille reste un obstacle majeur en l’absence de facilités de garde d’enfants. “La place réservée aux hommes et aux femmes évolue”, explique Oumoukelzoume Mint Med, sage-femme et coordinatrice régionale des femmes de Nouakchott à la CGTM, “de plus en plus de femmes font des petits boulots pour nourrir les enfants, cela change la perception des rôles”.

On asiste en particulier à une forte croissance de l’emploi féminin rural, qui a doublé en une décennie. Aujourd’hui, quasi une travailleuse mauritanienne sur deux est occupée dans l’agriculture, les femmes investissant les places laissées vacantes par les hommes émigrés dans les centres urbains à la recherche d’emplois plus rémunérateurs, des places où le labeur est particulièrement dur et peu rémunérateur.

Quelques indicateurs clefs sur la pauvreté :

Un Mauritanien sur deux (46% selon la Banque mondiale en 2000, contre 50% en 1996) vit en dessous du seuil de la pauvreté, soit avec moins de 200 euros par an. Seuls 19% des ménages disposent du courant électrique et seuls 15% d’entre eux sont connectés à un réseau de distribution d’eau. L’indice de développement humain (IDH 2004) établi par le PNUD est de 0,465 ce qui place la Mauritanie au 152ème rang sur 177 répertoriés.

Le divorce, facteur de pauvreté

Plus de 30% des femmes mauritaniennes sont divorcées. Avec le nouveau code de la famille, leurs droits et ceux de leurs enfants sont mieux protégés. Mais trop souvent encore, le divorce est synonyme pour les femmes de marginalisation et de paupérisation.

40% des Mauritaniennes ont contracté plus d’un mariage, privilégiant la plupart du temps les alliances au sein de leur ethnie et de leur caste d’origine. En Mauritanie, contrairement à d’autres pays musulmans, il n’est pas mal vu d’être divorcée, parfois bien au contraire. “La tradition en Mauritanie, c’est que plus tu as de maris, plus tu es respectable. Pas du tout comme au Maroc où c’est perçu comme une tare sociale d’être divorcée, ou au Mali où c’est difficile pour une femme divorcée de trouver un emploi”, explique Mahjouba Mintsaleck, secrétaire exécutive chargée des femmes et des jeunes de la CGTM.  “Moi, j’ai été mariée trois fois. J’aurai peut-être préféré rester avec mon premier mari, mais c’est sa famille qui posait problème. J’ai de très bonnes relations avec toutes les nouvelles épouses de mes ex-maris et toutes sont gentilles avec mes enfants. C’est comme un grand clan où tout le monde me respecte. Une jeune épouse d’un de mes ex-maris a même donné mon nom à sa fille. Il y a une évolution en ce sens. Auparavant, la jalousie était terrible, c’était logique puisque le foyer était le seul faire-valoir des femmes. Maintenant, elles commencent à avoir d’autres sources d’épanouissement”, poursuit Mahjouba.

“Chez moi, dans mon ethnie de la région du Brakna (à la frontière sénégalaise), l’idée est plutôt que la femme doit être soumise, seule la mort peut la séparer de son mari et elle doit accepter la polygamie”, explique pour sa part Niang Mamadou, chargé des affaires internationales au comité exécutif CGTM.

Chez les Noirs, il n’y a pas trop de problème d’abandon d’enfants car les hommes qui divorcent prennent les enfants à leur charge, mais la polygamie est source de beaucoup de drames humains pour les femmes et les enfants.

Chez les Arabes, la polygamie est uniquement clandestine, ce qui pose de gros problèmes aux enfants nés de ces unions clandestines, et le divorce aboutit trop souvent à l’abandon des enfants. Avant, les familles, les parents et surtout les frères prenaient en charge les femmes divorcées. Mais maintenant, elles se retrouvent souvent seules.

28,8% des ménages mauritaniens sont en effet dirigés par une femme seule, dont plus de la moitié en milieu rural. Une situation qui s’explique tant par le taux élevé de divorce que par celui du veuvage(4%), induit par l’écart d’âge important entre les deux époux. Du fait de leur accès limité à la scolarité et au travail, les familles dont ces femmes assurent seules la charge sont plus que les autres confrontées à la pauvreté.

ENFANTS DES RUES

“Selon une enquête de l’OMS sur les enfants de rue, plus de 40% des foyers dont sont issus ces enfants sont dirigés par des femmes seules qui ont en moyenne de 25 à 35 ans, souvent non scolarisées et issues de l’exode rural”.

Souvent, quand la fille mère divorcée a moins de 25 ans, elle rentre dans sa famille, c’est alors un fardeau social pour ces familles qui se croyaient débarrassées d’une bouche à nourrir, alors qu’elles doivent maintenant nourrir la fille et son enfant.

“Il y a beaucoup de ces femmes qui sont des femmes de militaires. Ces derniers n’ont pas le droit de se marier avant d’avoir achevé cinq ans de service. Alors leurs enfants nés avant ce terme sont des enfants clandestins. Il y a aussi des femmes qui sont toujours mariées mais dont les maris ne prennent absolument pas en charge les enfants, poussant parfois ces femmes vers la prostitution comme seule issue de sortie”, poursuit Oumoukelzoume Mint Med, sage-femme et coordinatrice régionale des femmes de Nouakchott à la CGTM.

CODE DE LA FAMILLE

“Depuis les années 60, on se bat pour obtenir un code de la famille mais toute initiative a longtemps été bloquée par le régime militaire qui considérait la femme sous l’angle de l’islam traditionnel, sans existence en dehors du foyer. Jusqu’il y a peu, aucune loi ne protégeait les femmes contre les abus, notamment en matière de divorce. Mais heureusement, nous avons désormais un Code de la famille, c’est un pas de géant”, confirme Mahjouba.

Auparavant, seuls les principes traditionnels de la charia avaient cours et donnaient tous les droits au mari, mais le nouveau code donne une base juridique au mariage. Entré en vigueur en juillet 2001, il donne la possibilité à la femme de se pourvoir en justice pour réclamer le respect de ses droits et de ceux de ses enfants, il précise et garantit les droits fondamentaux des enfants, et il décourage la polygamie.

Cette pratique n’est pas abolie mais l’épouse peut exiger que l’interdiction en soit mentionnée dans le contrat de mariage. L’épouse peut aussi obtenir que le mari s’engage à ne pas s’opposer à ce qu’elle travaille ou poursuive ses études. Par ailleurs, l’âge minimum du mariage est fixé à 18 ans, sur base du principe de l’accord mutuel.

Mais entre les droits d’une part et les mentalités d’autre part, le fossé est encore profond. “C’est très mal vu par la société de porter plainte contre le mari. Cela veut dire que l’on a besoin d’aide pour nourrir ses enfants, cela porte ombrage à la réputation de la famille. Et puis beaucoup de femmes n’ont aucunement conscience de leurs droits, c’est encore très neuf, surtout dans les régions rurales”, explique Oumoukelzoume.

Avec une population féminine souvent analphabète, et beaucoup de juges formés à l’école puriste de la charia, le besoin d’information est criant. Le gouvernement mène des campagnes de vulgarisation et un service des litiges familiaux a été instauré par le secrétaire d’Etat à la condition féminine, Zeinebou Mint Ould Nehah.

En 2004, ce service a traité près de 500 cas, concernant beaucoup de divorces, mais aussi des cas de violences ou des problèmes relatifs à la polygamie. En cas d’échec de la conciliation tentée par ce service, l’épouse est alors informée qu’elle peut agir en justice pour exiger les droits découlant du divorce, tels que la pension et l’indemnisation, et qu’elle ne peut être chassée du domicile conjugal si elle a des enfants.

“Les gens commencent à comprendre qu’il n’est plus aussi facile de rompre. Les divorces, d’ailleurs, sont en diminution”, affirme Leibnek Mint Soulé, chef de la division politique de la famille au sein du secrétariat d’Etat.

L’INFORMEL EN PLEINE CROISSANCE

“L’économie informelle emploie au moins le tiers de la population active mauritanienne. Productrices de légumes, couscoussières, teinturières, artisanes regroupées en coopérative... le poids économique des femmes de l’informel dans le tissu social ne cesse de s’élargir et beaucoup de ménages sont sous leur responsabilité directe.

Elles appartiennent à des formes de regroupement traditionnel ou coutumier, à des pré-coopératives agricoles ou maraîchères, ou encore à des associations et amicales”, poursuit Mahjouba. Elles ne connaissent généralement pas leurs droits de base, elles ne bénéficient d’aucune protection sociale et peuvent a priori avoir peur des syndicats qu’elles assimilent à l’Etat.

La vaste étendue du territoire mauritanien et l’enclavement de plusieurs régions étaient le premier obstacle de taille au lancement de cette champagne de sensibilisation et de recrutement. “Nous avons commencé par cibler la région- capitale de Nouakchott, les régions minières, et le Trarza. Puis dans une deuxième phase, les trois régions de la rive du fleuve Sénégal, suivies des régions plus reculées près du Mali et en fin des dernières régions éloignées restantes.“ Au début, quand on allait aux fin fonds des régions, les femmes ne comprenaient pas toujours ce qu’on leur voulait... Maintenant qu’elles ont mieux compris ce qu’est le mouvement syndical, qu’elles se sont rendues comptes grâce au séminaire d’évaluation que d’autres femmes comme elles s’y sont engagées dans toutes les régions du pays, qu’elles ont pu constater elles-mêmes que la CISL s’était déplacée sur place et que même la télévision nationale en a parlé, ça donne vraiment plus de sens à leur actions”, se réjouit Mahjouba. Avant d’ajouter que le travail de terrain se veut aussi concret que possible : “Nous cherchons comment les aider à trouver un terrain, des financements, un local, voire créer une coopérative. Nous cherchons aussi à les conseiller, leur donner un moyen de se défendre, notamment celles qui ont divorcé et qui ont des enfants à charge. Nous sommes prêtes à aller devant les tribunaux, ou pour celles qui ont perdu leur emploi à les insérer dans d’autres secteurs où elles peuvent travailler et être protégées.”

Les participantes à ce séminaire ont pu développer les spécificités des diferentes secteurs d’activité, essentiellement dans l’économie informelle, auxquelles sont occupées les nouvelles recrues. Ces principales activités sont l’agriculture et le maraîchage, le commerce, l’artisanat, la teinture, la restauration, la coiffure et l’esthétique, la transformation de la pêche artisanale et le tourisme.

Ce séminaire a permis de recenser les principaux problèmes auxquels se heurte la syndicalisation des femmes. Entre autres, le poids des responsabilités familiales et la lutte pour la survie quotidienne qui ne leur laisse que très peu de temps pour autre chose.

“Les femmes de l’informel sont extrêmement pauvres, elles luttent pour leur survie, surtout les femmes divorcées seules avec enfants qui sont très nombreuses, c’est extrêmement difficile de les intéresser au syndicat car elles n’ont pas une minute de disponible”, explique Tety Mint Saleck, coordinatrice de la région du Hodh Gharbi, à la frontière malienne, où beaucoup des femmes récemment organisées sont couscoussières ou agricultrices.

“C’est vrai que les femmes de l’informel manquent cruellement de moyens, elles sont occupées du matin au soir à travailler pour essayer d’assurer le manger de leur progéniture, elles n’ont pas de temps libre pour le syndicat. Moi, je travaille comme vendeuse de poissons à Nouakchott et je vous assure que ce fut un long chemin pour faire accepter le syndicat et faire comprendre qu’il s’agit de défendre les droits des travailleurs et non de faire de la politique comme le prétendent les représentants de partis politiques et d’autres syndicats qui sont venus voir les femmes de mon secteur de la pêche artisanale pour essayer de les décourager de s’affilier à la CGTM”, explique Fatimetou mint Saïga, presidente des femmes de la pêche artisanale.

La confusion entre syndicalisme et politique est en effet un obstacle de taille, tout comme la méfiance vis-à-vis des ONG. “Une première ONG est venue et a demandé 500 Ouiguiyas (1), puis elle est partie. Une seconde est venue et a demandé 1.000 OM, puis elle est partie. Les femmes ont alors pris un bâton pour recevoir la prochaine ONG. C’est pourquoi au début, j’ai bien failli recevoir des coups de bâtons, mais je suis finalement parvenue à leur faire comprendre que je suis comme elles et que je ne vais jamais filer avec leur argent.

Et puis le fait que la CGTM ait envoyé à plusieurs reprises une délégation de femmes pour leur parler dans un langage accessible et en confiant le relais à des femmes de la région, ça a permis d’établir une relation de confiance !”, raconte Tekber mint Hamady, coordinatrice de la région de l’Adrar.

Même constat de la part de Aissata Mamadou Ly, coordinatrice de la région de Nouadhibou, qui déplore “les dégâts causés par la prolifération d’ONG souvent fictives qui se contentent de récolter des cotisations puis s’évaporent”.

A l’issue de ce séminaire, les participantes ont recommandé à la CGTM d’accroître le nombre des femmes à plus de 30% dans les structures de direction et de prise de décision de la CGTM, de poursuivre la sensibilisation entamée et de l’accompagner de formation sindícale et professionnelle. Mais surtout, elles ont insisté sur la nécessité vitale de consolider les résultats de cette campagne en les inscrivant dans une perspective de développement d’activités durables, génératrices de revenus qui contribuent à la lutte contre la pauvreté de ces femmes et de leurs familles. “Si on pouvait financer l’un ou l’autre petit projet, avec le petit bénéfice qui en découlerait, on pourrait autofinancer d’autres projets et avoir ainsi un effet boule de neige contre la pauvreté”, insiste Mahjouba.

Crise économique et mutations sociales poussent de plus en plus de femmes mauritaniennes dans l’économie informelle. Menée avec l’appui de la CISL, la campagne de syndicalisation des femmes de la centrale mauritanienne CGTM a permis de plus que doubler le pourcentage des femmes affiliées, plus de 5.000 nouvelles adhérentes on été recrutées. L’économie informelle est le vivier de cet apport féminin. Reste maintenant à consolider cet acquis par des projets concrets qui puissent améliorer le quotidien de ces travailleuses parmi les plus pauvres. Et la CGTM lance un appel à la solidarité syndicale internationale.

Comment répondre aux espoirs des femmes de l’informel qui affluent au syndicat ?

Les cahiers noircis en colonnes des noms des femmes de toutes les régions du pays nouvellement affiliées s’empilent, fièrement apportés au quartier général de la CGTM à Nouakchott par les coordinatrices regionales de la campagne de recrutement. C’est que l’effectif des femmes au sein de la CGTM est passé de 3.750 (15% de l’effectif global) en juin 2003 à 9.425 en mai 2005 (plus de 30%), soit une augmentation de 5.675 adhérentes qui correspond à une progression de 151% de l’effectif féminin, en grande majorité des travailleuses de l’économie informelle.

“Certaines vont mettre près de deux jours pour rentrer en taxi-brousse dans leurs régions, mais après ce séminaire d’évaluation de la campagne de recrutement, elles repartent toutes très motivées. Toutes ont d’ailleurs insisté pour emporter des nouveaux stocks de cartes d’affiliation car la demande qui les attend au retour est vraiment forte”, se réjouit Mahjouba Minsaleck, secrétaire exécutive chargée des femmes et des jeunes à la CGTM. 

Un joli chemin parcouru car en Mauritanie, “la société est très conservatrice et traditionnellement, toute lutte appartient aux hommes”, poursuit Mahjouba, première femme membre du comité exécutif de la CGTM depuis 1999. “C’est seulement depuis les années 1980 que les femmes ont commencé à s’intéresser un peu aux syndicats. Avec les années 1990, l’intérêt est devenu plus marqué. En effet, depuis l’avènement du mouvement syndical dans notre pays, les femmes, de par leur rôle social et leur position dans la production des biens et des services, ont toujours été en marge des organisations socioprofessionnelles, et par conséquent, ne jouaient aucun rôle dans les prises de décision de celles-ci”.

Consciente de l’anachronisme de cette situation par rapport à la généralisation de la scolarisation des filles et à l’arrivée massive des femmes sur le marché du travail, la CGTM a décidé, lors de son 2ème congrès ordinaire en 2001, la mise en place au sein de son comité exécutif d’un secrétariat national chargé des femmes et des jeunes et s’est fixé pour objectif global la syndicalisation de femmes travailleuses aussi bien dans le secteur formel que dans celui de l’économie informelle.

En effet, la crise économique et le démantèlement des structures sociales anciennes poussent les femmes à s’investir massivement dans des activités informelles et à intégrer le marché de travail pour faire face à l’amenuisement des revenus des menajes dus aux vagues de licenciement qui ont accompagné ces processus d’ajustement.

Au siège de la CGTM, qui compte depuis 2002 deux femmes sur les neuf membres de son comité exécutif, il y a désormais une permanence femme qui assure en continu l’animation pour les femmes qui viennent se renseigner pour quoi que ce soit... et force est de constater qu’en quelques années l’ambiance dans les couloirs de la centrale s’est fortement féminisée. Traditionnellement, les syndicats recrutaient les femmes dans certains secteurs d’activités limités, comme l’administration générale, le développement rural, la santé publique, les postes et télécommunication, ou encore dans certaines unités industrielles dans les grandes villes. “Dans les entreprises, nous contactons les travailleuses. On aborde celles qu’on connaît, on se réunit ensemble, puis on demande l’organisation d’une rencontre au sein de l’entreprise. Certains employeurs l’acceptent, d’autres non, car ils considèrent que les travailleurs syndiqués ne sont pas faciles », explique Mahjouba Mintsaleck, qui concède que c’est plus difficile dans le secteur public, “car une fois que tu défends quelqu’un, tu es fiché comme opposant au pouvoir, avec tous les problèmes potentiels auxquels cela peut conduire. Certaines ont donc peur, et cela freine parfois le recrutement”.

Vaincre la méfiance des femmes de l’informel : Interview de Rougui Ba, presidente de la coordination régionale des femmes du Trarza de la CGTM

“Je suis originaire du Gorgol, mais à l’âge de 10 ans j’ai été mariée et suite à ce mariage arrangé, je suis venu à Rosso avec mon mari. J’ai eu mon premier enfant à 13 ans, au début de mes études secondaires. Malgré tous les problèmes que cela posait, je me suis battue”, explique Rougui Ba,. Aujourd’hui âgée de 40 ans, avec 8 enfants, Rougui est infirmière d’Etat à l’hôpital de Rosso et milite au syndicat depuis 6 ans. “Je travaille 8 heures par jour à l’hôpital et, de 18h30 à 21h ou 22h, je vais au syndicat. Mon mari m’a toujours encouragée dans mes études comme dans mes activités syndicales”. Les problèmes du secteur de la santé sont nombreux. “Les salaires sont insuffisants pour manger, il n’y a pas de couverture sociale en cas de maladie. Si on a besoin d’un médicament, il faut le payer de notre poche. Il y a un gros problème de motivation parmi le personnel de santé car on n’a aucune opportunité de formation professionnelle ». Le personnel de santé syndiqué de Rosso a commencé, grâce aux cotisations perçues, à développer le projet de monter une petite mutuelle de santé, avec un centre qui serait géré par des professionnels du secteur. « La CGTM va essayer de nous aider à trouver un lit pour équiper ce centre, dont les profits serviront aussi à financer d’autre projets potentiels pour les femmes de l’informel, comme une coopérative de vente de produits maraîchers. Au début, les femmes de l’informel étaient très méfiantes. Il a fallu faire un gros travail d’explication pour faire la différence entre syndicat et politique et pour les conscientiser aux droits et aux devoirs des femmes dans la famille comme dans le travail”.

ILLETRÉES ET ENCLAVÉES.

Souvent très enclavées, les campagnes sont le terreau de la pauvreté, du sous-emploi et des emplois saisonniers. Confrontées aux dificultes d’accès à la terre, à l’eau, au micro crédit ou encore aux circuits de distribution, les travailleuses agricoles, qui représentent près de la moitié des femmes mauritaniennes actives, commencent à s’organiser.

La production du secteur rural (agriculture et élevage) représente 20% du PIB mauritanien et concerne directement plus de 50% de la population. Mais l’invasion de criquets de 2004 et le déficit pluviométrique ont sérieusement affecté la production agricole mauritanienne dont la baisse, estimée à 43% l’an dernier, a nécessité le lancement d’un appel à une aide alimentaire d’urgence auprès de la communauté internationale.

La production locale subit en outre de plein fouet la concurrence des importations asiatiques, que les habitants de Nouakchott trouvent moins chère et de meilleure qualité.

Pourtant, le potentiel de développement de l’agriculture irriguée sur la rive mauritanienne du fleuve Sénégal est énorme. Mais le déficit d’infrastructures, notamment électriques et routières, reste considérable. La production encore timide mais prometteuse du secteur maraîcher, où les femmes sont très nombreuses, reste entravée par l’insuffisance des circuits de distribution.

Rougui Ba est présidente de la coordination régionale du Trarza de la CGTM, qui est parvenue à syndicaliser 200 femmes maraîchères à Rosso. Elle raconte qu’ “il reste encore une cinquantaine de femmes qui ne nous ont pas encore rejointes, la plupart par peur face aux pressions des hommes politiques du coin”.

“L’année dernière, les criquets ont tout ravagé et il ne restait que du sable”, rappelle Rougui Ba en montrant la verdure des salades que les maraîchères sont en train d’arroser. “Elles voudraient agrandir ce petit terrain qu’elles cultivent collectivement. L’une d’entre elles est, par solidarité, prête à mettre un autre terrain voisin à leur disposition, mais elles n’ont pas d’outils pour déblayer ce terrain avant de le cultiver”.

Dans cette région frontalière du Sénégal, depuis les “événements” (*), l’ambiance est très sensible entre les diferentes communautés, “mais grâce au syndicat, les femmes sont unies, bien soudées sans distinction de race et sans se laisser diviser par les problèmes du passé”, se réjouit Rougui Ba. A l’exemple dece que les femmes de la région de l’Inchiri ont fait, les travailleuses syndiquées de Rosso voudraient ouvrir une petite boutique commune à laquelle tous les adhérents au syndicat viendraient s’approvisionner. Elles réfléchissent aussi avec la CGTM à comment essayer de faire remonter leurs produits de maraîchage vers Nouakchott.

A 104 km à l’est de Rosso, dans la región complètement enclavée de Rkiz, alors que le soleil commence enfin à décliner, les femmes s’échinent toujours, courbées dans les champs de piments, de riz, d’oseille ou d’aubergines. Beaucoup d’hommes des villages aux alentours sont partis pour de longues périodes chercher du travail au Sénégal, et la charge des familles repose sur les seules épaules des femmes.

“Les distances à parcourir à pied entre leurs villages et les champs sont très longues. Au travail, il n’y a pas de point d’eau potable et il faut tenir de longues heures à travailler sous le soleil car ce serait bien trop long de s’interrompre pour aller jusqu’au premier puit d’eau potable. Pour s’alimenter ce n’est pas mieux, ces femmes ne mangent pas de toute la journée car c’est trop long de rentrer au village à midi. Il n’y a aucun dispensaire à la ronde, et pas plus d’une voiture par semaine ne passe sur cette piste sablonneuse. Le problème de santé numéro un, c’est le paludisme, et l’épuisement généralisé du fait des distances à parcourir pour aller aux champs avant une longue journée à travailler sans manger”, expliquent Fatimata Saidou Mbodj et Derida mint Samba, au nom des deux groupements locaux de travailleuses agricoles.

Toutes les grandes parcelles étant aux mains de grands propriétaires, ces femmes louent en commun de très petites parcelles morcelées. Elles doivent aussi louer des motopompes pour l’arrosage, leur difficulté majeure, comme en témoigne en arrière plan de Fatimata et de Derida le champ d’aubergines deseches sur pied que les femmes ne sont pas parvenues à arroser à temps.

“Les recettes de la vente sont très maigres et ne permettent pas de vivre. Les femmes revendent à des intermédiaires qui les vendent surtout sur l’autre rive du Sénégal. Ils profitent du fait qu’elles sont illettrées et complètement enclavées, elles n’ont pas d’autres alternatives pour écouler leurs produits.

Les périmètres ne sont pas clôturés, alors il faut se relayer en permanence durant la nuit pour empêcher que les moutons des éleveurs ne dévorent tout. Pour le riz, les décortiqueuses sont trop éloignées, on doit utiliser le pilon traditionnel. On manque de débouchés pour écouler les produits. Et comme on n’a pas de moyen de conservation, notre activité agricole n’est pas d’une grande aide en terme d’autosubsistance. Certaines femmes du village font aussi de la pêche artisanale sur le fleuve pour la consommation locale. Et si on n’a pas d’argent pour acheter du poisson, on se contente de riz aux haricots”, expliquent Fatimata et Derida.

C’est un membre du village qui leur a dit qu’à Rosso, capitale de la région du Trarza, le syndicat CGTM s’intéressait aux femmes qui travaillent aux champs comme elles. “Alors on a envoyé une messagère à Dialo, le responsable de la CGTM pour la région de Rosso, et il est aussitôt venu ici pour parler aux femmes et les syndiquer”. Résultat : sur les quelque 400 femmes qui travaillent dans le périmètre de cette portion du fleuve Sénégal, déjà 98 se sont sindiques en quelques semaines. “Maintenant qu’on est syndiquées, on est beaucoup plus unies et bien soudées. On se retrouve pour discuter, parler de nos problèmes, on en parle beaucoup dans les environs, c’est une grande nouveauté. Tous les enfants vont maintenant à l’école, c’est nouveau aussi. Avant ils travaillaient aux champs ou avec les troupeaux”, se réjouissent Fatimata et Derida qui exposent leur souhait de pouvoir bénéficier d’un microprojet qui leur permettrait d’acquérir deux motopompes.

Dans les régions désertiques du nord, l’eau est forcément également le souci numéro un des travailleuses agricoles. A Akjoujt, au nord-est de Nouakchott, un groupement d’une cinquantaine de maraîchères cultivent leurs légumes à l’ombre des palmiers dattes. “Cette région a été dévastée par la sécheresse, il n’y a pas d’emplois et les criquets ont fait d’énormes ravages. Notre principale difficulté, c’est l’eau. Nous louons une motopompe de la mairie deux heures tous les deux jours. Mais c’est cher et en deux heures, c’est impossible d’arroser toute la parcelle. On pourrait agrandir notre terrain mais sans eau ce n’est pas la peine”, regrettent-elles.

Ici, les femmes sont en outre confrontées à un gros problème foncier car elles ne peuvent pas recevoir de terres en héritage.

Zeinab fait du maraîchage depuis 1992 : “je suis seule avec une grande famille à nourrir, je n’ai pas d’autres posibilites d’emploi pour nourrir mes enfants. On est venu au syndicat pour avoir un endroit où poser les problèmes et partager nos expériences. C’est le seul endroit où l’on peut extérioriser un peu nos difficultés et espérer un avenir meilleur”.

APPEL À LA SOLIDARITÉ SINDÍCALE INTERNATIONALE

“Nous ne pourrons pas à terme stabiliser et consolider cet acquis si le syndicat n’apporte pas un “plus” à ces travailleuses. Que ce soit sous forme d’expertise via la formation, ou via une amélioration de leur vécu quotidien, par exemple sous forme d’amélioration de la gestion de leur coopérative, de leur outil de production ou de leur circuit de distribution. Dans certaines régions, l’affluence de la population féminine était si forte qu’on a dû freiner le recrutement pour pouvoir prendre le temps de proposer des projets concrets.

C’est le cas de la région de Rosso (sud du pays) où on a identifié un projet de décortiqueuse de riz, que l’on vient d’inaugurer grâce au soutien du syndicat belge CGSLB. Cela répond à une demande forte qui va engendrer des créations d’emplois car, pour le moment, les petits producteurs attendent parfois des semaines, voire des mois, avant de pouvoir faire décortiquer leur riz, et encore le prix à payer n’est pas toujours à leur portée”, explique Nahah, secrétaire général de la CGTM. “Dans d’autres régions, on voudrait monter des projets pour des moulins à grain afin de permettre à ces femmes de l’informel de se diriger vers une activité à revenu stable. Dans le secteur de la pêche artisanale, on voudrait mettre en place un projet de conservation par le froid. Et pour les femmes teinturières, on réfléchit à comment les aider à moderniser leur outil de production pour diminuer leurs coûts et ainsi augmenter leurs revenus. Le but est d’assurer une amélioration des conditions de travail mais aussi de vie de ces femmes, ce qui profitera à toutes leurs familles.

Nous avons aussi reçu plusieurs demandes concernant des projets de boutiques communautaires dans plusieurs régions, de mutuelle de santé dans le Trarza où la proximité du fleuve engendre un haut taux de paludisme, d’auberges dans le secteurs touristique de l’Adrar, ou encore de garderie d’enfants indispensable dans la région minière du Tiris-Zemmour.

Les travailleurs et travailleuses de l’informel, ce sont tous des gens ultra pauvres et si toutes ces femmes affluent vers notre syndicat, c’est parce qu’elles sont portées par l’espoir d’une amélioration, même à petite échelle, de leurs conditions extrêmement difficiles”.

(*) En 1989, les deux communautés, arabo-berbère (maures) d’une part et négroafricaine de l’autre, se sont violemment affrontées dans la région du fleuve. Massacres et expulsions ont eu lieu à la fois en Mauritanie (à l’encontre des Sénégalais immigrés, mais aussi des Noirs mauritaniens) et à Dakar, la capital sénégalaise, à l’encontre des immigrés maures (1) 100 ouguiyas (OM) = 0,41€)

Extraits de : Le Monde Syndical

Confédération Internationale des Syndicats Libres - CISL -

Dossier / septembre 2005/ Nº11

Reportage (textes et photos) et rédaction en Chef : Natacha David

Site Web : http://www.icftu.org



5 octobre 2005



 



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