Le nouveau code de la famille entre enthousiasme et scepticisme

Par Hicham Raji

 

La présentation le 10 octobre par le roi du nouveau code de la famille qui remplacera la très décriée moudawana a agréablement surpris les partisans de la réforme. La tournure qu’avaient pris les événements depuis l’annonce du premier projet en 1999, les réactions déchaînées des milieux islamistes et conservateurs ne laissaient présager rien de bon. Finalement, le pouvoir semble avoir trouvé la formule qui permet de satisfaire les modernistes sans choquer les conservateurs.

Il ne faudrait cependant pas se leurrer : l’enthousiasme suscité par l’annonce du nouveau code de la famille ne tient surtout qu’au fait qu’on s’attendait à un projet moins ambitieux. Le texte définitif demeure en deçà des attentes des organisations de défense des droits de l’Homme et des associations féminines qui n’ont jamais désarmé, même lorsque les partis dits de gauche et démocrates ont sacrifié leurs principes aux calculs politiques.

Aujourd’hui, on sait que tout le monde, à gauche comme à droite, les islamistes comme les laïcs, salue le nouveau code. Le makhzen semble avoir réussi là, encore une fois, un grand tour de passe-passe en arrivant à faire presque l’unanimité autour d’un texte de réforme où tout le monde se reconnaît : les modernistes y voient une volonté d’engager le pays sur la voie du progrès parce qu’il répond en partie à leurs attentes ; les islamistes y voient un effort d’ijtihad sur les textes sacrés mais qui ne trahit ni l’esprit ni les fondements de l’islam.

En fait, si personne n’ose contester le projet, c’est d’abord parce que le roi en endosse la paternité. Le cercle du makhzen, et toutes les instances qui oscillent autour, martèlent avec insistance le titre d’"amir al-mouminine" (Commandeur des Croyants) du roi, comme pour rappeler que le souverain est d’abord le premier musulman du royaume, et qu’il ne pourrait donc donner son aval à une loi qui va à l’encontre de la religion.

Dans son discours du octobre, le roi a déclaré, précision nécessaire à l’adresse des islamistes, des oulémas et de tous les réticents : « Je ne peux autoriser ce que Dieu à prohibé, ni interdire ce que le Très-Haut à autorisé. » Le fondement du pouvoir est théologique. Aller franchement à la rencontre de la modernité aurait poussé le makhzen à faire preuve de trop de zèle dans l’ijtihad et donc à se saborder lui-même, en remettant en cause son assise idéologique. Il ne pouvait en tout cas pas s’aliéner ses oulémas (son fidèle clergé), qui sont, certes, réactionnaires, déphasés et inaptes à assumer le progrès, mais sont néanmoins loyalistes et, de toute façon, les seuls capables de faire front face à l’invasion des mosquées par les islamistes. Il fallait, comme le dit si subtilement l’islamologue Mohamed Tozy, donner un « emballage théologique » à la réforme. C’est ce qui a poussé le à s’ingénier à chercher une légitimité aux points de la réforme les plus ambitieux, et donc les plus controversés, en puisant dans d’autres courants de l’islam ou dans les réformes courageuses expérimentées dans d’autres sociétés musulmanes.

Mais les points qui auraient pu poser problème ont été éludés : la polygamie n’est pas franchement interdite et la question de l’égalité devant l’héritage n’est même pas posée. On ne peut donc parler que d’ébauche de réformes, mais aucunement d’égalité devant la loi entre l’homme et la femme. Tout au plus, cela permet à nos lois archaïques d’être un peu moins en contradiction avec la réalité socio-économique, le progrès social et l’évolution des mentalités.

Les progrès qu’apporte la réforme peuvent se résumer en quelques points : l’égalité entre les époux au sein de la famille, ce qui suppose que la femme accède à la majorité et que la tutelle (wilaya) du mari est abandonnée. De même, on ne pourra pratiquement plus imposer le mariage aux filles mineures, puisque l’âge du mariage coïncide désormais avec celui de la majorité (18 ans) pour les deux sexes. Le divorce par consentement mutuel, pratiqué depuis longtemps déjà, tendra à se substituer définitivement à la répudiation. Les droits des enfants sont mieux protégés et notamment, le droit à la paternité. A la séparation des biens, qui a toujours été la règle, s’ajoute la répartition équitable des biens acquis pendant le mariage.

La polygamie n’est pas franchement interdite, mais elle est rendue très difficile et subordonnée à l’appréciation du juge et à l’accord de la femme. Les deux grandes composantes islamistes de la société du pays, le PJD (Parti de la justice et du développement), parti légal qui siège au parlement, et l’association Al-adl-wal-ihssane, non reconnue politiquement parce qu’elle ne veut pas se constituer en parti, mais très influente, adhèrent au projet de réforme. Elles ont considérablement changé leur discours depuis les attentats du 16 mai. Elles soutiennent aujourd’hui qu’elles n’ont jamais été contre l’esprit de la réforme et que leur croisade était simplement politique et les opposait aux forces de gauche.

En somme, elles ne voulaient pas laisser le bénéfice de la réforme aux forces laïques et progressistes. Aujourd’hui, l’opposition à la réforme est véhiculée surtout par des forces diffuses et obscurantistes, surtout à travers le canal de la rumeur. Au Maroc, la société demeure profondément conservatrice et patriarcale. Nul doute que l’Etat trouvera beaucoup de difficultés à appliquer les réformes, si timides soient-elles. Comme mesure d’accompagnement aux réformes, l’Etat prévoit de généraliser les tribunaux de famille et à former des juges spécialisés. Après l’enthousiasme des premiers jours, les forces démocratiques commencent à se poser des questions sur les possibilités de mettre en pratique le nouveau code. Les juges formés à l’école du makhzen, en plus du fait qu’ils sont corrompus, sont très conservateurs et tendront à perpétuer les anciennes pratiques.

Sources :
.Le Journal hebdomadaire, n° 129, du 11 au 17 octobre 2003, p. 8-13. Dossier : « Et le roi créa la femme ».
.Le journal hebdomadaire, n° 130, du 18 au 24 octobre 2003, p. 8-13. Dossier : « Femmes, les islamistes ont-ils évolué ? »
.« Le feed-back islamiste », par Aboubakr Jamaï, p. 8.
.« De la contestation à l’adaptation », par Nadia Hachimi Alaoui, p. 9-11.
.« Mohamed Tozy : Les questions qui auraient pu poser problème n’ont pas été posées », propos recueillis par Nadia Hachimi Alaoui, p. 9.
.« La vision d’Al Adl Wal Ihsane », par Mouna Khalifi, p. 13.
.« Au nom de toutes les femmes... », par Oumama Draoui, p. 28.
.Le journal hebdomadaire, n° 131, du 25 au 31 octobre 2003, p. 17. Code de la famille : Yasmina Baddou : « La réussite du code dépend surtout des tribunaux de famille créés à cet effet », propos recueillis par M.R. et N.H.A..
.Le Journal hebdomadaire, n° 135, du 22 au 28 novembre 2003, p. 18. Moudawana : La nouvelle condition de la femme en débat, par Oumama Draoui.
.Le Journal hebdomadaire, n° 135, du 22 au 28 novembre 2003, p. 19. Le projet de code renferme des insuffisances et des contradictions, entretien avec Malika Benradi, propos recueillis par Oumama Draoui.
Hicha

Font : babelmed.net



2 janvier 2005



Forum

  • bravo
    7 novembre 2006, par hind
    voila je cherché des ouvrages ou bien des sites ki pouront m"iader à avancer ds mon exposé et je ss tombé sur ton article , vraiment il étrop bien je te félicite et je te souhaite bonne contunuation.et j"espère ke tu pourra m"aider un peu par expemle m’envoyer des tioteres de livre ou des sites ds les kel je pourrai me référer et merci d"avance
  • > Le nouveau code de la famille entre enthousiasme et scepticisme
    25 juin 2006, par mina
    merci pour votre article


 



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